Association à but non lucratif reconnue d’utilité publique
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Johann Padioleau est vice-président du comité de l’association NiceFuture.
Grand voyageur, son activité professionnelle est dédiée aux enjeux géo-énergétiques.
Fin 2025, il s’est rendu à la COP de Belém, au Brésil, en compagnie de Ninawa Huni Kuin, cacique du peuple Huni Kuin, et d’Appolinaire Oussou Lio, entre autres.
Il raconte ici ce qu’il a vu, ce qu’il a traversé, et ce que cela change – loin des discours officiels, au plus près du réel : la forêt, les peuples qui la gardent, et l’écart vertigineux entre les lieux de décision et le terrain. On voulait partager son témoignage plus largement que entre nous, à NiceFuture. Il nous paraît précieux, un regard simple et authentique qui manque profondément dans les médias aujourd’hui.
Cette interview est proposée en plusieurs chapitres, pour que chacun puisse entrer par ce qui l’appelle… ou tout lire d’un seul souffle.

1
Pourquoi Belém ?
Belém n’est pas un nom abstrait sur une carte. C’est une ville posée à la sortie de l’Amazone, entre des zones déjà rasées et des forêts encore debout. C’est là que la COP devait se tenir. Johann y est allé parce que son travail touche à l’énergie, parce que ces questions sont au cœur de ces sommets, et surtout parce qu’il voulait voir par lui-même comment tout ça s’articule dans le réel. Entre ce qu’on entend dans les médias et ce que raconte le terrain, il y a un gouffre. Il est parti pour traverser ce gouffre.

NiceFuture : Qu’est-ce qui t’a motivé à te rendre à la COP ?
Johann Padioleau : Je travaille dans le domaine énergétique, qui est quand même un des sujets centraux de la COP. Et je me suis dit : pourquoi pas en voir une, au moins une fois.
Et s’il y en avait une à faire, Belém me semblait particulièrement intéressante, notamment avec la présence des peuples premiers.
Cette COP se tenait entre deux réalités très fortes : à l’est de l’État du Pará, des zones entièrement rasées ; à l’ouest, encore de la forêt amazonienne. Et Belém se trouve à la sortie du fleuve Amazone. On est vraiment au cœur de tous les enjeux dont parle la COP.
Tout ça me paraissait très concret. J’avais envie de comprendre comment tout ça s’articulait réellement.
Et puis, entre ce qu’on entend dans les médias et la réalité du terrain, j’avais surtout envie de vivre ce moment-là. L’occasion était unique.
2
La première image : le samaúma
Quand on lui demande ce qui lui revient en premier, ce n’est pas une salle de conférence ni un badge, mais un arbre. Un grand samaúma, rencontré dans la forêt autour de la ville. L’arbre sacré. Une rencontre avec la forêt, avec la ville de Belém et son histoire coloniale, et avec ce carrefour étrange entre monde terrestre et monde aquatique. Une entrée en matière qui dit déjà beaucoup de ce qui va suivre.

NiceFuture : Quand tu repenses aujourd’hui à Belém, quelle est la première image qui te revient ?
Johann Padioleau : Le grand samaúma. J’ai eu la chance d’aller le rencontrer dans la forêt autour de Belém.
Belém, c’est une ville d’environ un million et demi d’habitants. Une ancienne ville coloniale. On voit encore les traces de ces grandes demeures, très belles, très marquées par l’histoire. Et en même temps, on sait ce que ça veut dire : une ville construite sur l’exploitation des populations locales, avec déjà, dès le XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle, une exploitation industrielle de la forêt.
Ce qui m’a frappé, c’est ce carrefour permanent entre le monde terrestre et le monde aquatique. La ville est posée là, entre les deux.
J’y ai aussi rencontré des experts, notamment en biologie. C’était passionnant.
3
Ont-ils leur place ?
Les peuples premiers ont-ils leur place à la COP ? La question semble évidente. La réponse, beaucoup moins. Johann raconte l’exclusion de la zone bleue, les portes fermées, puis forcées, et ce moment où certaines délégations ont dû “prêter” leurs accès. Cette image a fait le tour du monde. Un moment qui révèle beaucoup sur qui est vraiment écouté – et qui ne l’est pas. Il raconte ce que ça fait de voir un peuple dire simplement : « Nous sommes là. Nous voulons parler. »

NiceFuture : Est-ce que tu t’es senti à ta place là-bas ? Et selon toi, est-ce que les peuples premiers ont leur place à la COP ?
Johann Padioleau : Oui, ils ont complètement leur place. Par leur rapport à la nature, par leur manière de vivre, par ce qu’ils incarnent. Ils ont quelque chose d’essentiel à apporter au monde.
La vraie question, c’est : est-ce que le monde est prêt à les écouter ?
Et là, clairement, non.
Je parle du monde qui organise ce genre de rencontres. Moi, je pensais sincèrement que les peuples premiers allaient être mis en avant, que leur voix porterait vraiment. D’autant plus sous le gouvernement de Lula. Avec Bolsonaro, il n’y avait pas d’attente particulière. Mais là, je pensais que ce serait différent.
Et en fait, ça a été tout le contraire.
Pendant toute la première semaine, ils ont été exclus de la zone bleue – celle où se prennent réellement les décisions. La zone verte, tout le monde peut y circuler. Mais la zone bleue, celle des négociations, leur était fermée.
Ce n’est qu’au moment où ils ont commencé à forcer les portes, à dire : « Nous sommes là. Nous voulons parler », que certaines délégations nationales – comme le Congo ou le Panama – leur ont donné des accès, en les intégrant à leurs propres délégations.
Ce n’est même pas le Brésil qui leur a ouvert la porte. Ce sont d’autres pays.
Et à ce moment-là seulement, le président de la COP s’est senti obligé de les recevoir.
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Dehors, l’énergie
Pendant que les lieux de décision restent fermés, quelque chose de puissant se vit à l’extérieur. Marches, rassemblements, peuples venus en nombre pour se faire entendre. Johann décrit cette énergie, cette force collective, et ce que ça fait d’être là, au milieu, comme une “petite souris”, témoin d’une vitalité que rien ne semble pouvoir éteindre.

NiceFuture : C’est aussi l’image qui a circulé dans le monde entier.
Johann Padioleau : Oui. Et ce que j’ai ressenti, c’est un mélange de colère… et autre chose. Pas vraiment de la résignation, mais plutôt cette idée que le combat continue, simplement sous d’autres formes. Et puis, même chez nous, dans nos pays, on n’est pas vraiment entendus non plus.
En dehors de la zone bleue, par contre, il se passait quelque chose de très fort. Il y avait une énergie incroyable. Des rassemblements, des marches, des peuples venus en nombre pour se faire entendre.
Les Huni Kuin étaient une quarantaine, une cinquantaine. Et autour d’eux, beaucoup d’autres peuples autochtones, venus avec cette même intention.
Moi, je me sentais un peu comme une petite souris au milieu d’eux. Et ce que je peux dire, c’est qu’ils ont une énergie incroyable. Vraiment.
5
La COP comme décor
En dehors des espaces officiels, quelque chose de très fort se passait. Des rassemblements, des marches, des peuples venus nombreux pour se faire entendre. Les Huni Kuin étaient là, avec beaucoup d’autres peuples autochtones. Johann se souvient de cette énergie, de cette force collective, et de sa propre place, presque discrète, au milieu d’eux. Il parle de ce contraste entre l’exclusion des lieux de décision et la vitalité immense qui circulait dehors.

NiceFuture : Finalement, est-ce que le lieu n’était qu’un décor ? Que la COP se tienne à Singapour ou au cœur de l’Amazonie, est-ce que ça change vraiment quelque chose ?
Johann Padioleau : Oui. Pour moi, c’était clairement un décor. Ça aurait pu se tenir n’importe où.
Et pourtant, il y avait quelque chose d’immense à faire à Belém. Une occasion unique. Mais elle n’a pas été saisie. Parce qu’il y a d’autres intérêts derrière tout ça. Et surtout, aucune réelle volonté de résoudre les vrais problèmes.
Quand on regarde les résultats, il n’y a rien. Rien d’annoncé.
Des dizaines de milliers de personnes se déplacent : en avion, en classe affaires, parfois en jet privé, en bateau… Et à la fin, on se demande pourquoi tout ce monde est là. Moi compris.
J’ai beaucoup discuté sur place, notamment avec des responsables associatifs. Il y a une quantité incroyable d’ONG. C’est impressionnant.
Mais au fond, le vrai sujet reste toujours le même : notre consommation de pétrole et de gaz. Comment est-ce qu’on la réduit ? C’est la question centrale. Tout le reste, c’est de l’enrobage. On parle beaucoup, on crée des projets autour, mais il n’y a pas de décision réelle. Pas de volonté politique forte. Ni chez les grands producteurs, ni chez les grands consommateurs.
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Voir par soi-même
Avant même le début de la COP, Johann a pris la route. Des pistes, des heures de voiture, des zones isolées. Presque trois mille kilomètres à travers l’État du Pará. Il pensait savoir. Comme beaucoup. Il avait vu des cartes, des images satellites, des zones vert clair, vert foncé. Il savait que la déforestation avançait. Mais savoir, et voir, ce n’est pas la même chose. Sur tout ce trajet, à peine une vingtaine de kilomètres de forêt vraiment intacte. Le reste avait déjà été ravagé. Là, ce n’est plus une information. Ce n’est plus un chiffre. C’est un paysage. C’est une traversée. Et c’est un choc. Il raconte ce moment où tu comprends que c’est pire que ce que tu imaginais. Ce moment où quelque chose s’effondre, parce que la destruction n’est plus une idée, mais un horizon qui ne finit pas.

NiceFuture : Qu’est-ce qui t’a le plus marqué là-bas, et que personne ne raconte vraiment dans les médias ?
Johann Padioleau : Ce qui m’a le plus marqué, c’est tout ce que j’ai vu autour de la COP.
Je suis arrivé quelques jours avant l’événement, et j’ai passé trois ou quatre jours à voyager dans l’État du Pará. Je voulais aller voir par moi-même. Je m’étais fixé un objectif : rejoindre un grand barrage situé au sud de Belém, à plus de mille kilomètres, sur la rivière Tocantins. Un barrage énorme, autour de huit gigawatts. Juste gigantesque.
Alors j’ai pris la route. J’ai fait de la piste, j’ai traversé des zones très isolées, roulé pendant des heures. Et sur presque trois mille kilomètres, je crois que j’ai dû traverser à peine une vingtaine de kilomètres de forêt réellement intacte.
Le reste… tout avait été ravagé.
Avant d’y aller, comme tout le monde, j’avais regardé des cartes, Google Maps, les zones vert clair, vert foncé. Mais ça ne dit rien de la réalité. Tu ne sais jamais ce que ça représente vraiment, en termes de forêt vivante.
Et quand tu le vois de tes propres yeux, c’est violent.
Je savais que cette région ne correspondait pas entièrement à la forêt amazonienne “classique”. Une grande partie du territoire appartient au Cerrado, cette zone de transition entre l’Amazonie et les régions plus sèches. Je pensais que le Cerrado était une sorte de savane boisée, une forêt plus clairsemée. Mais dans la partie nord du Pará que j’ai traversée, ce n’est pas du tout ça : c’est une forêt dense, très proche de l’Amazonie.
Historiquement, c’est cette forêt-là qu’on a décidé de sacrifier. L’idée était simple : pour préserver l’Amazonie “officielle”, on accepte de détruire la forêt du Cerrado.
Les règles sont claires : les propriétaires ont le droit de défricher 80 % de leur terre, et doivent en laisser 20 % sur pied. Dans l’Amazonie, c’est l’inverse : 80 % protégés, 20 % exploitables.
Quand tu connais ces chiffres, tu te dis que tu ne devrais pas être surpris. Et pourtant…
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La destruction à l’échelle industrielle
Agro-industrie, Cerrado, règles de défrichement, paysages rasés à perte de vue. Johann met des mots sur une échelle que l’Europe n’est pas capable d’imaginer. Ici, même la Beauce paraît minuscule. C’est le moment où la destruction cesse d’être une abstraction pour devenir une expérience physique, hors de toute référence connue et désespérante.

Quand tu traverses ces quelques kilomètres de vraie forêt – avec ses grands arbres, sa densité, son souffle – et que tu vois ensuite ce qu’il en reste autour, sur des centaines de milliers de kilomètres carrés, c’est effrayant.
La forêt a été rasée. C’est industriel. Totalement industriel.
On parle beaucoup d’agro-industrie, mais en Europe, on ne se rend absolument pas compte de ce que ça veut dire. En rentrant, j’ai regardé les paysages agricoles chez nous. Même les grandes parcelles qu’on trouve impressionnantes, même la Beauce – qui, dans l’imaginaire français, représente le sommet de l’agriculture industrielle – tout ça paraît minuscule en comparaison.
Là-bas, les exploitations sont à une échelle complètement différente. Même nos plus grands agriculteurs n’ont aucune idée de ces dimensions. Moi-même, pourtant habitué aux ordres de grandeur, j’ai été choqué.
Vu du ciel, tu ne comprends pas. Vu sur une carte, tu ne comprends pas. Il faut être sur place.
L’Europe, à côté, ressemble à un jardin.
Et c’est ça qui est le plus inquiétant : tu te demandes où ça s’arrête. Tout ça sert notamment à nourrir nos animaux ici : les vaches, les porcs, les poulets. C’est un système mondial. Et ce qui me frappe, c’est qu’on fait disparaître des zones d’une richesse incroyable.
Parce que ces forêts sont riches de vie.
Quand tu t’arrêtes, quand tu te poses quelques minutes dans ce qui reste de forêt, tu le ressens physiquement. C’est vivant. C’est dense. C’est vibrant.
J’aurais aimé emmener tous les décideurs de la COP, ceux de la zone bleue, et les faire simplement s’asseoir cinq minutes contre un grand samaúma.
Juste ça et je pense que beaucoup de choses seraient différentes.
J’ai eu la chance, grâce à Ninawa, d’être invité à une cérémonie. Et je me suis dit : si toute la COP pouvait être là, à cet endroit précis… peut-être que certaines décisions ne se prendraient pas de la même manière.
Il n’y a rien de plus fort pour comprendre ce qu’on a à défendre.
8
Les gardiens du Vivant
Ce que protègent les peuples de la forêt n’est pas seulement un territoire, mais des sanctuaires de biodiversité, des “temples du vivant”. Johann parle de ce que l’Europe ne voit pas, de ce jardin d’Éden sublime et vibrant de vie. Mais il explique aussi la réalité quotidienne : l’eau, la santé, l’isolement, les difficultés concrètes, la pression culturelle. On est loin de l’image romantique de la forêt. On est dans une vie fragile, tenue à bout de bras face à la pression du monde moderne qui avance.

NiceFuture : Ce que tu décris donne presque le sentiment d’un choc moral. Comment l’as-tu vécu intérieurement ?
Johann Padioleau : Honnêtement, ce n’était pas facile. Tu as beau savoir. Tu as beau lire. Tu as beau travailler sur ces sujets. Le voir en vrai, c’est autre chose.
Voir les bulldozers, les champs immenses, la terre nue à perte de vue… pour le moral, ce n’est pas évident. C’est presque irréel. Tout est dimensionné pour la production. Pour la rentabilité. Pour l’extraction. Et face à ça, tu te demandes vraiment : comment on en est arrivé là ?
NiceFuture : Toi qui es très impliqué dans le travail avec les peuples de la forêt, quel constat tu fais aujourd’hui, avec le recul ? Qu’est-ce qu’on imagine mal, ici, en Europe ?
Johann Padioleau : Je pense qu’en Europe, on n’a absolument pas conscience du jardin d’Éden que ces peuples sont en train de préserver.
Ce qu’ils protègent est d’une richesse incroyable. Ce sont de véritables sanctuaires de biodiversité. Des temples du vivant. Et ces temples-là vacillent, ou sont déjà détruits à beaucoup d’endroits – comme je l’ai vu dans le Pará – mais aussi, à une autre échelle, chez nous en Europe.
De ce point de vue-là, oui, ils sont les derniers gardiens du temple.
9
Aider : entre outils et volonté
Satellites, intelligence artificielle, ONG, systèmes d’alerte… Les outils existent. Mais après ? Johann raconte ses rencontres avec des associations, les limites très concrètes du “après l’alerte”, et cette question simple et dérangeante : est-ce qu’on veut vraiment appliquer les lois et protéger ces territoires. Parce que ceux qui peuvent réellement agir, ce sont les peuples premiers. Ce sont eux qui tiennent encore les territoires vivants. Le paradoxe est là : ce sont eux qui protègent les zones encore intactes, mais ce sont eux qui n’ont rien. Pas de moyens financiers, pas d’écoute. À peine de quoi se déplacer. Parfois une seule barque, parfois des jours de trajet. Et chaque déplacement compte. Alors la vraie question n’est pas : est-ce qu’on sait détecter la déforestation ? On le sait déjà. La vraie question est : pourquoi on ne soutient pas directement ceux qui peuvent vraiment protéger ces territoires ? Car sans cette condition, les alertes, les outils et les dispositifs ne servent à rien.

NiceFuture : Et du côté des associations présentes, tu vois des acteurs qui pourraient changer la donne ?
Johann Padioleau : J’ai rencontré sur place des associations qui font un travail remarquable avec très peu de moyens. Et très vite, on en revient toujours à la même question : quels moyens se donne-t-on réellement pour les aider et protéger concrètement sur place les forêts ? C’est là que tout se complique.
J’ai par exemple rencontré une association qui s’appelle Capacity. Elle a été fondée par d’anciens patrons de Uber avec des ingénieurs. Leur idée est simple : mettre à disposition des outils puissants – satellites, intelligence artificielle – pour détecter rapidement les zones de déforestation.Ils comparent les images d’un jour à l’autre, déclenchent des alertes, et travaillent en lien avec les peuples premiers sur le terrain.
Mais ils se sont heurtés à une limite très claire : aujourd’hui, le problème n’est pas technologique. Le problème, c’est ce qui se passe après l’alerte.
Comment est-ce qu’on fait pour intervenir ? Qui se déplace ? Avec quels véhicules ? Avec quels moyens financiers ? Avec quels soutiens institutionnels ? Parce qu’en théorie, ces territoires sont protégés. En pratique, les moyens pour faire respecter la loi sont dérisoires.
Il faut travailler avec la FUNAI, avec la police locale. Et selon les régions, selon les contextes, ça fonctionne plus ou moins. La corruption complique énormément les choses.
Ce que disait très justement le responsable de Capacity, c’est que ce n’est plus une question de savoir quoi faire. On le sait. Les lois existent. La vraie question, c’est : est-ce qu’on veut réellement les appliquer ?
Et quand tu parles avec les habitants sur place, ils te le disent très simplement : rien n’arrive jusqu’à eux. Aucun moyen concret. Aucun soutien réel.
NiceFuture : Ce que tu décris confirme quelque chose que nous vivons aussi avec l’association. Ninawa parcourt le monde, rencontre des responsables politiques, et pourtant les soutiens concrets sont extrêmement rares. Tu l’as ressenti aussi sur le terrain ?
Johann Padioleau : Oui, totalement. Ils me l’ont tous dit.
Que ce soit Ninawa, ou Ronan, ou d’autres représentants de grands peuples : ils n’ont pratiquement rien de mis à disposition.
Et ça se voit immédiatement quand tu vas sur place chez eux.
Quand je suis allé dans la vallée du Javari, chez les Marubo, leur réalité est très simple : ils ont deux fusils pour chasser. Deux. Et chaque cartouche compte, parce qu’il faut parfois la porter sur cinquante kilomètres. Ils ont une barque avec un moteur, mais pour faire fonctionner ce moteur, il faut transporter l’essence à pied sur des dizaines de kilomètres avant d’atteindre le fleuve.
Ça, c’est leur quotidien.
Ils vivent très loin des axes de communication, c’est ce qui les protège encore. Mais cette protection a un prix immense dès qu’il faut intervenir, se défendre ou simplement se déplacer. Et ce n’est pas seulement une question de protection du territoire.
Il y a aussi tout ce qui touche à la vie quotidienne : l’eau potable, la santé, les déplacements, l’éducation.
Parce que la qualité de l’eau se dégrade (80% de l’eau des fleuves du Brésil est non potable avec notamment du mercure) pour les populations qui boivent directement l’eau de la rivière. Les feux géants allumés à la saison sèche pour déforester polluent gravement l’air, les rivières, les sols. Ça a des conséquences directes sur leur santé.
On parle souvent de la forêt comme d’un paradis, mais pour eux, ce “paradis” devient de plus en plus difficile à vivre. Il y a aussi la pression culturelle. Les jeunes voient notre monde, nos villes, nos modes de vie. Et il ne faut pas être naïf : notre monde a aussi ses attraits.
Préserver leur culture tout en vivant dans un monde qui change à une vitesse folle, c’est extrêmement complexe.
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Ce qui reste, et ce qui relie
Malgré tout, quelque chose tient. Johann ne parle pas d’espoir du côté des institutions. Il parle d’espoir chez eux. Dans le fait que les peuples continuent leurs cérémonies, leur transmission, leur manière d’habiter le monde. Et dans la manière dont ils gardent la relation vivante à la forêt. Il parle aussi de ce qui transforme vraiment : la rencontre directe. Et de ce qu’on peut faire depuis ici : des gestes simples, du soutien concret, du lien. Pas pour sauver le monde. Mais pour ne pas se couper. Pour rester reliés.

NiceFuture : Face à tout ça, selon toi, quel serait le soutien juste que nous pourrions apporter depuis ici ?
Johann Padioleau : Déjà, continuer à passer en direct, comme vous le faites avec l’association. Aider sans intermédiaire inutile. Aider concrètement, financièrement ou matériellement.
Et puis ici, en Suisse, il y a quelque chose de très important à faire : créer du lien. Genève est l’un des plus grands hubs mondiaux des matières premières. Tout ce qu’on extrait de la Terre — pétrole, minerais, agriculture — transite d’une manière ou d’une autre par là.
Alors la question, c’est : comment est-ce qu’on pourrait utiliser cette réalité-là autrement ?
Quand Ninawa vient, quand Appolinaire vient, comment créer des espaces de rencontre avec ces acteurs qui ont un rôle clé dans ces enjeux ?
Moi, je sais que ce qui m’a transformé, c’est d’être à leur contact.
Quand tu parles avec eux, quand tu entres un peu dans leur manière de voir le monde, quelque chose se déplace profondément. C’est pour ça que je suis là aujourd’hui. Parce que NiceFuture m’a ouvert cette porte-là, il y a trois ans.
NiceFuture : Avec tout ce que tu as vu, est-ce qu’il y a quand même quelque chose qui t’a donné de l’espoir ? Ou est-ce vraiment deux mondes totalement séparés ?
Johann Padioleau : Honnêtement, tout est fait pour les séparer.
Tout est fait pour ridiculiser les peuples premiers, pour les maintenir à distance, pour faire comme s’ils étaient en dehors du monde moderne. Et en fait, c’est la continuité de ce qu’on vit depuis deux cents, deux cent cinquante ans. Depuis la révolution industrielle. Le système capitaliste fonctionne comme ça : quand il voit une opportunité, il la saisit. Qu’il y ait des droits ou pas.
Aujourd’hui, avec ce qu’on voit sur la scène internationale, c’est encore plus flagrant. C’est une logique de prédation. Pure et simple.
Alors forcément, parfois tu te demandes : quand est-ce que ça s’arrête ?
NiceFuture : Est-ce que tu as vu quelque chose qui t’a donné de l’espoir ?
Johann Padioleau : Oui… mais pas là où on l’attend. Ce n’est pas du côté des institutions.
Ce n’est pas du côté des grandes décisions. L’espoir, je l’ai vu chez eux.
Chez Ninawa, par exemple. Dans le fait qu’ils continuent leurs cérémonies. Qu’ils continuent à transmettre leur culture. Qu’ils continuent à se rassembler, à chanter, à prier, à vivre leur lien à la forêt.
Malgré tout.
Et pour moi, c’est essentiel. Parce que notre monde médiatique n’a aucune envie de montrer qu’il existe d’autres manières de vivre. D’autres façons d’être au monde. D’autres rapports à la Terre.
Il n’y a aucune volonté de montrer qu’on peut vivre autrement, penser autrement, agir autrement.
Est-ce que ça donne de l’espoir au sens politique du terme ? Non. Parce que ceux qui sont aux manettes n’ont aucune envie de changer le système. Ils n’y ont aucun intérêt. Mais ça ne nous empêche pas, nous, qui avons la chance de pouvoir rencontrer ces peuples, de faire quelque chose d’autre.
De transmettre leur parole.
De relayer leur vision.
De soutenir leur manière d’habiter le monde.
Et ça, pour moi, c’est déjà immense.
NiceFuture : Tu parlais tout à l’heure du fait que c’est le contact direct qui t’a transformé. Qu’est-ce que ça change, concrètement, de les rencontrer ?
Johann Padioleau : Ça change tout.
Nous, en tant qu’Occidentaux, on peut parler, analyser, conceptualiser. Mais tant qu’on reste entre nous, ça reste intellectuel.
Quand tu passes du temps avec eux, quand tu écoutes vraiment leur manière de voir le monde, tu comprends autre chose.
Quand tu parles avec Appolinaire, quand tu parles avec Ninawa, tu réalises que leur vision n’est pas idéologique. Elle est vécue. Elle est quotidienne. Elle est incarnée.
Ils ne parlent pas de la forêt comme d’un concept. Ils parlent d’un lieu vivant, d’un être avec lequel ils sont en relation.
Et ça, ça te traverse. Ça te transforme.
C’est pour ça que je te suis si reconnaissant. Parce que sans NiceFuture, je n’aurais probablement jamais vécu ça. C’est l’ouverture d’une porte qui était restée complètement fermée jusque-là.
NiceFuture : Si tu devais t’adresser aux personnes qui lisent cette interview, sans culpabiliser, sans injonction, qu’est-ce que tu aurais envie de leur dire ?
Johann Padioleau : Je pense qu’il faut rester simple. On parle souvent de grands enjeux mondiaux, et c’est important. Mais au quotidien, en tant qu’êtres humains, on a aussi nos limites. Il y a des choses sur lesquelles on n’a aucune prise.
Par contre, il y a des choses très concrètes que l’on peut faire.
Donner dix francs, quinze francs, pour un projet précis. Pour un filtre à eau. Pour aider un jeune à aller à l’université. Pour soutenir une communauté dans un besoin réel.
Ce n’est pas grand-chose, mais c’est réel.
Et je crois beaucoup à cette logique-là. À la petite part du colibri.
Que ce soit cinq francs par mois ou davantage selon les moyens, ce n’est pas la somme qui compte. C’est le lien.
Et puis il y a autre chose.
Quand Ninawa vient en Europe, quand Appolinaire vient, on peut créer des rencontres. Des espaces de dialogue. De la fraternité.
Cette fraternité mondiale qui est en train de naître, en dehors des circuits de pouvoir, elle est précieuse. Parce qu’elle montre qu’une autre humanité est possible. Pas une humanité parfaite. Mais une humanité reliée.
NiceFuture : Avant de se quitter, est-ce qu’il y aurait quelque chose d’important à comprendre depuis ici, depuis la Suisse ? Pas pour culpabiliser, mais pour rester justes…
Johann Padioleau : Je crois qu’il ne faut surtout pas regarder ça depuis l’extérieur en se disant : “c’est trop loin”, ou “c’est trop grand pour moi”. Ce qui compte, ce n’est pas d’avoir une réponse globale à tout. Personne ne l’a.
Ce qui compte, c’est de rester reliés. De ne pas devenir indifférents. On vit dans un monde tellement rapide, tellement saturé d’informations, que le risque, c’est de se couper émotionnellement. De se protéger en se fermant. Mais rester touché, rester concerné, même à petite échelle, c’est déjà un acte.
Moi, je crois beaucoup aux projets concrets. À ce qui est visible. À ce qui a un impact réel dans la vie quotidienne des gens. Un filtre à eau. Un moteur de barque. Un soutien pour qu’un jeune puisse étudier.
Ce sont des choses simples, mais elles changent tout.
Et je pense que ça nous fait du bien à nous aussi. Parce qu’on a parfois l’impression d’être impuissants face aux grands enjeux. Là, au moins, on sait pourquoi on agit.
NiceFuture : On arrive gentiment au bout, et je vois l’heure…
Johann Padioleau : Oui, je vais devoir y aller bientôt. Mais, merci pour cet échange.
Je te parle avec le cœur, là. Ce n’est pas emballé, ce n’est pas “c’était génial”, “c’était incroyable”. Ce n’est pas ça. C’est juste vrai.
NiceFuture : C’est justement ça que j’aime. Tu ne racontes pas une belle histoire. Tu dis les choses telles qu’elles sont.
Johann Padioleau : Oui. Parce qu’il n’y a pas besoin de dire que c’était génial. Il y a juste besoin de dire que c’était réel.